Alice Schwarzer in anderen Medien

"Un moment capital pour les Algériennes"

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Figure capitale du mouvement des femmes en Allemagne, fondatrice et directrice depuis quarante ans, à Cologne, du magazine féministe EMMA, Alice Schwarzer n’a rien perdu de son enthousiasme ni de sa fougue. En donnant la parole, dans "Ma famille algérienne", à une famille dont elle est proche depuis des décennies, elle esquisse un état des lieux vivant et personnel de l’Algérie à travers les témoignages de trois générations, de la colonisation à aujourd’hui. De passage à Paris, elle évoque son amour pour ce pays en pleine ­effervescence, revient sur le mouvement #metoo ou encore sur les agressions sexuelles du Nouvel An 2016 à Cologne.

Comment vous est venue l’idée de ce livre sur la famille de votre amie ­Djamila?
Dans les années 1960, j’étais jeune fille au pair en France, où la guerre d’Algérie était un sujet brûlant. Depuis, j’ai suivi l’évolution de ce pays avec beaucoup d’intérêt. Puis, en 1989, j’ai organisé à Tunis un séminaire pour les femmes journalistes du Maghreb, où j’ai rencontré Djamila, qui travaillait à l’APS [l’agence de presse algérienne]. On est restées en contact. Très peu de temps après, les islamistes ont failli prendre le pouvoir à Alger et la guerre civile s’est ensuivie. Bien sûr, les journalistes et les femmes émancipées étant parmi les premières cibles, Djamila a très vite été menacée de mort. Je l’ai hébergée cinq ans à Cologne, et j’ai rencontré sa famille en Algérie.

Ce sont peut-être les événements de Cologne en 2016 qui m’ont donné envie d'écrire ce livre. Parmi les très nombreux jeunes qui avaient agressé des centaines de femmes, il y avait beaucoup de Maghrébins, dont certains étaient algériens.

Parce que mon journal en a parlé, une partie de la gauche nous a traitées de racistes - un comble pour moi, qui considère l’Algérie comme mon pays de coeur. II s’agissait d’informer, d’analyser, tout simplement. Cette réaction m’a semblé incroyable: comment comprendre un phénomène si on dissimule la vérité ? Or, à Alger, j’avais vu beaucoup de jeunes déscoeuvrés traîner dans les rues, des proies idéales pour les islamistes. Tout cela m’a donné envie d’y retourner pour observer de plus près la réalité algérienne. Ce livre est un reportage nourri des témoignages de la famille de Djamila, qui couvre trois générations, de sa mère analphabète à ses jeunes nièces, étudiantes.

Ces témoignages expliquent largement la révolte qui a conduit Abdelaziz Bouteflika à démissionner, le 2 avril…
On s’attendait à cette révolte, à l'approche des élections. Tous les jeunes de ma "famille algérienne", de 20 à 40 ans, d’Alger à Tipaza, étaient dans la rue, très en colère. La jeunesse, minée par le chômage, ressent un profond sentiment d'injustice sociale et économique. La corruption et l’immobilisme du gouvernement gangrènent une société désespérée. Les Algériens n’en peuvent plus de la résignation à laquelle ils se sentent condamnés depuis si longtemps, de peur de retomber dans le chaos des années 1990, qui aurait fait jusqu'à 200.000 morts, un traumatisme encore très présent dont les gouvernements se servent depuis lors dans une sorte de chantage permanent. Aujourd’hui l’espoir renaît, malgré les inquiétudes.

Quel regard portez-vous sur les femmes algériennes ?
Elles sont toujours soumises aux lois du code de la famille, qui les renvoie à un statut de mineures soumises à un tuteur légal, alors qu’elles avaient lutté pour l’indépendance aux côtés des hommes. Bien qu’elle soit soumise à conditions, la polygamie perdure. L’évolution de la société algérienne passe par celle de leurs droits et de leur participation. Aujourd’hui, elles réinvestissent l’espace public en défilant dans les rues. Beaucoup sont tiraillées entre la tradition et la modernité, alors que la religion est revenue en force dans la société. Comme le dit Djamila dans le livre, deux marqueurs divisent la société : l’alcool et le foulard. On boit désormais en cachette! Et, à l’université d’Alger, où je me suis rendue en novembre, de 80 à 90 % des étudiantes étaient voilées, ce qui ne les empêchait pas de me bombarder de questions sur le féminisme. Certaines revendiquent le voile comme une critique face à l’Occident, d’autres ne rêvent que de la France, regardent abondamment Netflix et Instagram, arpentent fièrement les rues tête nue sur des talons hauts.

La sexualité reste un sujet tabou, que j’ai tenté d’aborder avec la famille de Djamila en évoquant le texte (très critiqué là-bas) de Kamel Daoud sur les événements de Cologne et la frustration sexuelle chronique des Algériens et des musulmans en général. C’est une question essentielle pour l’avenir du pays. II est difficile de trouver sa place dans cette société très complexe, pleine de contradictions. Paradoxalement, la pratique religieuse rigide actuelle constitue souvent un refuge après les années noires. Dans une société usée, traumatisée, dont les esprits critiques ont été assassinés ou sont partis en exil, elle offre un appui, des règles de vie codifiées, un remède à la melancolie collective. Mais où cela mène-t-il? N'oublions pas que les islamistes sont tapis en embuscade. Mais, l’actualité le prouve, la majorité des Algériennes ne rêvent que de paix et de démocratie. Ce moment est capital pour elles.

Vous soutenez la lutte des femmes dans le monde depuis le début du MLF, qui a toujours dénoncé les agressions sexuelles. Comment expliquez-vous l'inertie qui, à ce sujet, a pourtant touché nos sociétés depuis près de quarante ans, et le réveil subit incarné par le mouvement #metoo ?
Je pense malgré tout que c'est le fruit de ce long travail. Les premiers textes sur les violences faites aux femmes sont en effet parus au milieu des années 1970, et oui, c’est long, quarante ans! Mais, finalement, c’est peu par rapport à l’évolution de l’humanité. En fait, comme chacun sait, les victimes de violences ont longtemps vécu dans la honte, ce qui les empêchait de parler, les obligeait parfois à refouler ces traumatismes. Par ailleurs, un des plus grands problèmes de l’émancipation, c’est que l'histoire des femmes n’est toujours pas assez développée. Elles ont beau écrire, agir, le bateau passe mais les vagues disparaissent derrière.

Enfin, ça n’a pas toujours été facile pour les filles des femmes de ma génération, qui ont parfois payé cette émancipation au prix fort. Leurs mères ont dû batailler pour travailler, faire carrière, se sont engagées politiquement, se sont séparées... Les filles avaient envie de souffler, d’autant que beaucoup de droits leur semblaient acquis. Le féminisme a commencé à paraître ringard. On l’associait à une image peu valorisante des femmes. II y a toujours ce mouvement entre les générations, une génération qui avance, la suivante qui se rétracte. Mais le flambeau est repris aujourd'hui par les petites-filles. Mon journal, EMMA, est lu par de très jeunes filles.

Si vous deviez n’en citer qu’une, quelle différence percevez-vous entre les Françaises et les Allemandes ?
Le Statut de mère! II y a longtemps eu en Allemagne cette notion de rabenmutter, de "mère-corbeau", qui n’existe pas chez vous: la mauvaise mère qui délaisse ses petits au profit de ses intérêts personnels, notamment en travaillant. C’est l’héritage nazi! Jusqu’au milieu des années 1970, les femmes ne pouvaient pas travailler sans l'autorisation de leur mari. Et l’idée que la mère doit se dévouer à ses enfants imprègne encore beaucoup les esprits en Allemagne. Les femmes de l’Est avaient un autre statut juridique, exerçaient des professions qualifiées, dites "d’hommes", bénéficiaient de crèches… Cela dit, à l’Ouest, nous avions le droit de descendre dans la rue pour dire: "Oui, on aime les hommes, mais non à l'oppression!" [Rires.] En France, vous avez eu beaucoup plus tôt des structures d’accueil à la journée pour les enfants, les crèches, l’école maternelle… En revanche, le diktat de la séduction est plus fort. Les Allemandes ont plus de mal à souffrir toute une journée sur des talons aiguilles ou à faire des régimes!

Quel conseil donneriez-vous à une jeune fille?
Oh, c’est difficile! Je crois qu’elles doivent apprendre à se forger un charactère autant qu’à soigner leur apparence, se penser comme des êtres humains avant de se penser comme femmes. J’ai eu la chance, jeune, d’être une grande blonde avec de longues jambes. J’aimais beaucoup la mode, porter des minijupes, mais je n’ai jamais misé sur ça. Quand je sentais que je séduisais quelqu’un, c’était pour mon rire, ma façon de parler, de bouger, de discuter, de danser… II faut se méfier de l’apparence physique. C’est parfois un piège, qui se referme vite sur les femmes.

Alice Schwarzer: "Ma Famille Algérienne" (Meine algerische Familie), traduit de Yallemand par Olivier Mannoni, (L’Observatoire, 18 €).

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