Alice Schwarzer in anderen Medien

Algérie: "Balance entre espoir et inquiétude"

Foto: DWL/Luisa von Richthofen
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DEUTSCHE WELLE Comment vous est venue l'idée d'écrire un livre sur l'Algérie?
Alice Schwarzer C'est assez simple : j'ai vécu deux fois longtemps en France dans les années 1960 et 70 et à cette époque là, l'Algérie c'était pour la France comme le Vietnam pour le monde entier: c'était l'ex-colonie et on n'arrêtait pas de discuter de toutes les horreurs que la France a causées et que certains Français aussi ont subies. Donc l'Algérie m'était très proche à cause de ma vie avec les Français. À la fin des années 1980, j'ai fait un séminaire pour des journalistes du Maghreb, des journalistes femmes du Maghreb, et il y avait parmi elles aussi des Algériennes. Et parmi celles-ci, une certaine Djamila. C’est cette amie qui est au centre de mon livre sur "ma famille algérienne". Dans l’ouvrage, il est question de sa famille à elle, une grande famille sur trois générations.

Les années 1990, les "années noires" comme disent les Algériens, correspondent à l’époque où les islamistes avaient déclenché une guerre civile qui a causé en tout plus de 200.000 morts.

Les premiers qu'ils ont tués étaient les journalistes, et Djamila, qui était journaliste, femme et féministe en même temps (c'est un peu trop pour les islamistes!) était en danger de mort. J'ai fait venir Djamila à Cologne et lui ai ainsi sauvé la vie. Sa famille est souvent venue la voir et moi je suis allée à Alger pour voir la famille -  à Alger, Tipasa, Sétif, Oran. Et ils m'ont un peu adoptée.

Vous racontez l'histoire de l'Algérie par ses habitants – quel est l'avantage de raconter l'Algérie par le biais d’une famille?
C'est une famille exemplaire de trois générations qui vont du frère aîné qui a lutté contre le colonisateur aux jeunes filles qui portent des minijupes en vacances. Raconter la vie de cette famille, c'est donc voir l'Algérie de l'intérieur. Et c'est ça qu'on ne connaît plus du tout. En Allemagne, on s'intéresse très peu à l'Algérie. A l'époque, c'était un mythe, c'était la Mecque des révolutionnaires du monde entier. Mais maintenant c'est oublié.

Et en France, les rapports entre la France et l'Algérie, des deux côtés, sont toujours très tendus. Ils n'osent pas vraiment se regarder. Alors ce livre est sorti il y a un an en Allemagne et il y a quelques semaines en France. Et c'est ce qui qui m'a surprise : on me dit que c'est le premier livre en France qui parle de la vie des Algériens d'aujourd'hui. Or c'est ça qui compte, non ? Connaître la vie des gens.

Vous, vous n'êtes ni Française, ni Algérienne. Vous êtes Allemande. Est ce que cette position est un avantage parce qu'en quelque sorte vous êtes une observatrice extérieure et intérieure à la fois?
C'est un énorme avantage. Premièrement c'est un avantage de ne pas être française. Parce que, comme je le disais à l’instant, il y a beaucoup de méfiance. Et deuxièmement, je viens de l'extérieur. Donc je crois que chaque membre de la famille, les femmes comme les hommes, m'ont raconté plus qu'ils n’ont jamais raconté à l'intérieur de leur propre famille ; ma responsabilité était énorme avec tout ce que j'ai entendu… Il m’a fallu réfléchir à ce que je pouvais écrire. C’était une entreprise délicate, mais j’ai 90% du texte en accord avec eux.

À l'aune de votre expérience avec l'Algérie, avec ses habitants, mais aussi de votre expérience à Paris dans les années 1970, quel regard posez-vous sur ce qui se passe en ce moment ?
C'est très difficile à dire. Je suis en contact quotidien avec ma famille et d'autres depuis que mon livre est sorti en France. Il y a des gens que je ne connais pas, des jeunes hommes à Alger, des femmes professeurs à Sétif, qui m'écrivent et tout le monde me dit : "On va dans la rue on en a marre, ça suffit, maintenant il faut que ça change."

L'atmosphère dans les manifs est plutôt gaie, familiale, paraît- il. Les femmes poussent des youyous et tout le monde a beaucoup d’espoir. Mais en même temps, bien sûr, ils ne sont pas bêtes, les Algériens. Ils ont de l’expérience et ils sont aussi inquiets - et il y a de quoi être inquiet parce que pour le moment, on ne sait pas comment la situation va évoluer.

Bon on ne veut plus du régime qui est là mais par quoi le remplacer ? Il n'y a pas d’opposition structurée, on ne sait pas. Deuxièmement, bien sûr, il y a les islamistes qui attendent l'heure de reprendre le pouvoir ou de revenir sur le devant de la scène. Donc le destin de l'Algérie va dépendre aussi de l'Occident. Est-ce que l'Occident va essayer de soutenir les forces vraiment démocratiques ? Ce n'est pas facile, mais c'est possible. Où est ce que l'Occident préfère se taire comme une tombe ? Pour que ça ne bouge pas... parce qu’une Algérie où rien ne bouge, est aussi une Algérie pratique.

Or le peuple algérien est touchant et c'est un pays clé pour l'Afrique et pour l'Europe, alors j’espère beaucoup que l’Algérie s’achemine vers la démocratie.

Alice Schwarzer est interrogée par Luisa von Richthofen pour Deutsche Welle.

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